Des génisses et des hommes

Les jours et les semaines ont passé. Les veaux et génisses que nous avons enregistrés pour l’étude grandissent en force et posent à chaque semaine un défi plus ardu pour les examiner (joueurs ou bagarreurs, nous ne savons jamais exactement dans quel rodéo nous embarquons lorsque nous pénétrons dans l’arène de leur enclos). Nous avons eu une petite fête d’au revoir avec collègues et amis samedi. Une odeur aigre-douce dans laquelle se mêlent nostalgie et espoir emplit l’air; ça sent le départ.
Nostalgie des expériences vécues, des moments passés – parfois rudes, mais plus souvent bons – et des gens rencontrés qui nous ont charmées. Espoir que notre participation ait pu aider Shauna et Shepelo dans leur projet de recherche, que notre implication ait contribué à améliorer ne serait-ce qu’un peu les conditions des fermiers et de leur bétail dans la région de Mukurwe-ini.

Ces espoirs ont déjà été exhaussés, du moins partiellement. En effet, durant ces deux mois, nous avons pu observer des changements, petits ou grands, dans divers aspects des fermes que nous visitons.

Alimentation : « Vous ne pouvez pas faire du lait avec du bois », disait Dr John aux fermiers, quand il parcourait les collines de Kenya avec nous. Les vaches ont certes besoin de fibres, mais leur diète n’est pas complète si elles ne mangent que de hautes pousses de Napier grass, qui ressemblent alors plutôt à du bois qu’à du fourrage. En prenant conscience de cela, de nombreux fermiers ont été prêts à investir un peu de temps, d’argent même parfois, pour modifier l’alimentation de leur bétail afin d’obtenir une meilleure production.
D’ailleurs, la production de lait exige également de l’eau. Beaucoup d’eau : elle devrait être en tout temps disponible pour les vaches – et pour les veaux aussi. Nous sommes heureuses de constater que désormais, rares sont les vaches ou leur progéniture qui sont laissées sans de quoi s’abreuver, contrairement à nos observations au début du projet.
Autre fait important : les changements alimentaires doivent s’effectuer progressivement, sinon l’animal peut tomber malade ou refuser de manger. En comprenant cela, une fermière résolut ainsi le mystère de ses derniers veaux morts « subitement », alors qu’elle les avait fait passer du jour au lendemain d’une alimentation de lait à 100% à une diète de fourrages à 100%.

Logement : Une vache bien couchée est une vache heureuse et en santé. La stalle doit être propre et confortable. Ce n’est pas que pour le bonheur de la vache : un lit confortable l’incite à se coucher, donc à utiliser son énergie pour la production laitière plutôt que pour se tenir debout, offrant par la même occasion un meilleur apport sanguin aux glandes mammaires. La propreté évite les problèmes causés par les pathogènes environnementaux. Donc, vache confortable et propre = meilleure production = meilleur revenu. Les fermiers saisissant la logique de la chose, nous avons vu des enclos être nettoyés, des stalles être construites et même des coussins être installés par les fermiers. Hommes et bêtes sont satisfaits, notre objectif est atteint.

Soins en général : Comme au Canada, la mammite est une préoccupation récurrente de la production laitière. En plus d’améliorer le logement, les fermiers peuvent appliquer certaines mesures d’hygiène – comme le nettoyage du pis, le lavage des mains entre chaque animal et le bain de trayons – qui permettent de prévenir cette condition. S’ils sont dubitatifs lorsque nous leur enseignons ou répétons ces mesures préventives, ils n’en sont pas moins fiers et reconnaissants, lorsque ces dernières sont intégrées à leur routine, de nous montrer une vache avec un pis en santé quand nous venons effectuer un CMT qui s’avère négatif.
Outre les innombrables mammites que nous avons traitées – et montré comment traiter, nous avons vu quelques autres conditions médicales, sources d’inquiétude ou non.  Nous répondons alors aux questions cas par cas, contentes de voir les fermiers satisfaits à la visite subséquente ou corrigeant le tir si nos conseils étaient insuffisants. Nous travaillons avec du vivant, et le vivant n’est jamais entièrement prévisible. Certains fermiers nous reprochent l’absence de potions magiques, mais la grande majorité comprennent cette difficulté et nous font confiance. Par exemple, un veau naissant refusait de s’alimenter dans le seau de lait laissé par le fermier. Nous avons donc pris le temps de nourrir le veau en trempant nos doigts dans le lait et avons recommandé au propriétaire d’en faire de même pour les premiers jours. À force de patience, le veau a apprit à s’abreuver tout seul et le fermier, qui s’était fié à nos conseils, en fut très content.

Tous ces fermiers qui ont bien voulu nous écouter n’ont pas fait que suivre aveuglément nos conseils. La clef du succès lorsque l’on souhaite apporter des changements à des pratiques appliquées depuis longtemps (surtout dans un contexte culturel différent) réside toujours dans la communication. Ainsi, nous fixons des objectifs en tenant compte de la réalité locale, chaque recommandation est accompagnée d’une explication – la compréhension ayant une portée plus grande que la simple écoute – et nous soulignons également aux propriétaires les bons aspects que présente déjà leur ferme. Et quel bonheur d’entendre des fermiers nous poser des questions, démontrant ainsi leur intérêt à comprendre et à s’améliorer!

Bien sûr, comme dans n’importe quel contexte de travail, nous nous sommes heurtées à des individus entêtés qui n’étaient pas prêts à écouter nos conseils et l’on sait qu’il n’y a pire sourd que celui qui ne veut entendre. Fort heureusement, pour chacun de ces cas isolés, des dizaines de fermiers ont fait preuve d’une ouverture d’esprit nous permettant de communiquer et d’arriver à des résultats encourageants.

 

Geneviève C. L.