Apprendre à se connaître

Déjeuner, travail, dîner en vitesse, plus de travail, souper, paperasse, dodo.

Il faut l’avouer : malgré le décor enchanteur et les routes souvent impraticables, on pourrait croire que nos journées ressemblent à n’importe quelle journée de travail pour un vétérinaire en pratique des grands animaux. Qu’est-ce qui rend donc notre quotidien si extraordinaire, notre expérience de stage estival au Kenya si unique? Sans doute, ce sont les gens que nous rencontrons. Et surtout, le bonheur d’apprendre à les connaître davantage, de développer des liens et d’espérer pouvoir les entretenir longtemps.

Alors, comment profiter au maximum de l’expérience humaine? En partageant le quotidien de ceux qui nous entourent. C’est pourquoi, la fin de semaine passée, j’ai quitté notre demeure à Ichamara pour être hébergée chez Esther – ce que l’on appelle « cantonnement chez l’habitant ». Esther est une femme d’une soixantaine d’années qui s’est impliquée toute sa vie dans moult projets de développement de sa communauté. Elle a dirigé plusieurs groupes de fermières, a participé à la construction d’une école primaire, fait partie des directeurs de Wakulima Dairy Ltd… et – allez savoir où elle a trouvé le temps pour cela – a élevé cinq enfants qui connaissent du succès dans leurs carrières. Aujourd’hui encore, elle reste engagée dans sa communauté – en plus d’avoir sa ferme à entretenir. Elle vit seule présentement, son mari travaillant à Nairobi, ne revenant qu’à l’occasion, et ses enfants ayant leur propre famille à s’occuper. Aussi parut-elle enchantée de m’avoir en sa compagnie et fut-elle une hôtesse adorable. Peu de temps après mon arrivée, en début de soirée, nous nous installâmes dans le salon et elle me montra des dizaines et des dizaines de photos, collées dans des albums plus vieux que moi ou éparpillées dans un tiroir. Le lendemain, elle m’emmena marcher dans le village pour me montrer l’école qu’elle a aidé à fonder et pour me présenter à chacune de ses amies, dont une bonne partie ne parlaient pas anglais – ce qui ne nous empêcha pas de bien nous entendre : un sourire, des gestes et un ton chaleureux mènent loin. Armée d’un panga (sorte de courte machette), je coupai des tiges de Napier grass et récoltai des vignes de patates douces avec Esther. Ces plantes serviraient à nourrir ses vaches. Nous les mîmes dans un grand sac de jute que je balançai sur mes épaules avant de marcher les quelques kilomètres qui séparaient ses terres cultivées de sa ferme. En après-midi, j’aidai à préparer les épis de maïs pour l’entreposage; puis nous nous installâmes avec une montagne d’épis que nous égrainâmes patiemment – le maïs en canne ne court pas les rues, dans la campagne kényane.

J’étais bien contente de ma journée passée chez Esther – elle et ses amies venues en visite voulaient me garder pour au moins une soirée supplémentaire – mais mon projet de découverte pour la fin de semaine n’était pas terminé. En effet, en fin d’après-midi, je pris un taxi pour me rendre chez Priscilla, notre traductrice. Elle m’avait invitée chez elle, sachant que je cherchais à avoir un aperçu de la vie quotidienne au Kenya. Priscilla n’habite pas vraiment en campagne; c’est plutôt une sorte de quartier résidentiel, à 15 minutes de voiture de la ville de Karatina. Le rythme de la soirée et du lendemain avait toujours cette saveur relax typiquement africaine, mais la vie de banlieue d’une jeune famille (Priscilla vient d’avoir 32 ans et a trois garçons dont un bébé) est bien différente du quotidien d’une femme âgée en campagne. Plutôt que de passer la journée dehors, nous restâmes au salon, sauf pour une brève promenade et pour aller acheter des légumes au kiosque du coin. Les terrains sont moins grands, mais les maisons sont mieux équipées, entre autres d’un réfrigérateur et d’une salle de bain intérieure, ce qu’Esther aurait considéré avec admiration comme « très avancé ». Priscilla est une femme bien occupée : elle rentre tard durant la semaine (tout comme son mari) et son cellulaire lui donne peu de répit, même le dimanche. Heureusement, Mercy, la jeune gouvernante, est là pour l’aider avec les enfants et avec les tâches ménagères. Mais ce dimanche, Priscilla s’arrangea pour être disponible. Elle m’apprit comment cuisiner des chapati (délicieuse pâte semblant issue d’un heureux mariage entre une crêpe et un pain naan), nous discutâmes de choses diverses, regardâmes des photos (passe-temps apparemment très populaire) et jouâmes avec les garçons, leurs jouets étant principalement des sandales et n’importe quel objet banal qu’ils purent trouver. Il est à noter qu’à toute heure du jour, la télévision était ouverte, avec ou sans quelqu’un pour y prêter attention.

 

Échanger avec notre entourage procure un plaisir tout simple et il faut savoir profiter de chaque occasion. Ainsi, lorsque John (chauffeur de taxi et employé à Wakulima) me conduisit chez mes hôtesses de la fin de semaine, il y eut peu de silence dans la voiture. Nous parlâmes beaucoup, critiquant la météo ou comparant la réalité kényane à celle du Canada. Quand je lui demandai s’il avait une ferme, il entreprit de faire un détour pour me présenter sa famille et ses vaches.

Le contact que j’ai avec tous ces gens est tellement plus qu’un simple partage de connaissances sur le soin des vaches laitières. Comme l’exprime si bien Mrs. Anna dans la comédie musicale de Rodgers et Hammerstein, « ce qui m’illumine et qui me rend enjouée, ce sont toutes les merveilleuses et nouvelles choses que j’apprends à votre sujet jour après jour ».

 

Geneviève C. L.