Unasema Kiingereza? (Parles-tu anglais?)

L’un des plus grands défis du travail à l’étranger est sans nul doute la barrière linguistique. Comment travailler ensemble si l’on ne partage pas une langue commune? Ce genre de situation risque d’engendrer un cul-de-sac pour l’avancement de tout projet. Quel soulagement, pourrait-on se dire, que l’anglais soit la langue « officielle » du Kenya! Ainsi, l’on peut aisément communiquer avec la majeure partie des habitants en anglais… ce qui est vrai pour les centres urbains.

La réalité rurale n’est pas aussi simple pour le voyageur en herbe. En effet, sur les fermes des petits villages dans lesquels nous travaillons, nous croisons quotidiennement des personnes qui ne parlent que kikuyu et swahili, et encore… Il n’est pas rare que nous devions interagir avec quelqu’un qui ne comprenne pas autre chose que sa langue maternelle, soit celle de sa tribu (la tribu kikuyu est l’ethnie dominante dans la région); quoique l’on observe de plus en plus de jeunes gens qui sont allés à l’école pour y acquérir les bases de l’anglais, sinon une maîtrise bien supérieure à celle de nombreux Québécois. Cependant, peu importe leur bagage linguistique, nous sommes toujours accueillis par une salutation cordiale et un grand sourire.

La maîtrise d’une langue dans toutes ses subtilités n’est possible qu’au bout de longues années de pratique soutenue. Or, pour le projet de recherche sur lequel nous travaillons, il est essentiel de bien saisir les détails du discours des fermiers que nous interrogeons pour que nos données soient aussi fidèles à la réalité que possible. Le travail de notre traductrice Priscilla est donc indispensable. Il ne faut toutefois pas oublier que même le meilleur des traducteurs agit parfois comme filtre, omettant ce qu’il considère sans pertinence, risquant de nous faire manquer un détail des propos ou l’incertitude dans la voix de l’interlocuteur, ce qui nous empêche de répondre en conséquence. Heureusement, Shepelo parvient la majeure partie du temps à communiquer en swahili avec les fermiers – avec parfois une brève intervention en kikuyu de la part de Godfrey, notre chauffeur – et s’assure ainsi qu’ils ont réellement compris la question ou les recommandations.

Les Kényans sont enchantés d’entendre un étranger parler leur langue. Aussi se place-t-on immédiatement dans leur bonnes grâces lorsqu’on bredouille quelques mots en swahili. Les adultes rient avec nous de notre lenteur et de notre prononciation parfois incorrecte. Les enfants, quant à eux, lorsque je me présente en swahili avec une phrase complète, ouvrent de grands yeux ébahis, se tortillent de gêne en se présentant à leur tour ou rigolent et courent chercher un adulte pour lui montrer la prouesse de l’étranger sachant enchaîner sujet, verbe et complément dans une autre langue que l’anglais. Et quand un groupe d’enfants timides se tiennent ensemble et veulent passer un commentaire secret, ils se mettent à chuchoter en kikuyu, oubliant dans cette pudeur enfantine que même s’ils parlaient à voix haute, je ne pourrais pas saisir leurs paroles.

Certains gamins s’adressent directement à nous avec un « How are you » suraigu. Sans doute notre accent est-il perçu comme nasillard, alors ils croient que de modifier ainsi leur voix est la manière la plus appropriée de nous parler… ou ils prennent un plaisir sans malice à taquiner les wazungu (ce qui est plus probable).

L’autre jour, une fermière me reprochait de ne pas parler swahili. « You must! » déclara-t-elle. Je répondis que nous comprenions chacune trois langues : kikuyu, swahili et anglais pour elle, français, roumain et anglais pour moi; l’anglais pouvait peut-être nous servir de terrain d’entente. Elle rit de bon cœur et acquiesça, voyant que je n’étais pas nécessairement ignare.

 

 

Afin de pouvoir interagir davantage avec ce peuple qui m’accueille, je me suis mis à apprendre quelques mots en swahili – plus que « bonjour », « merci » et « bienvenu ». L’organisme Farmers Helping Farmers nous a prêté un livret de phrases en swahili pour faciliter la communication… et je traîne religieusement ma copie avec moi à tous les jours. La première fois que Kamau (un de nos collègues de Wakulima Dairy Ltd.) m’a vu lire quelques règles de grammaire, il s’exclama avec une gaieté non dissimulée : « You’re learning Kiswahili! » Oui bon. Je savais alors compter jusqu’à 4. Une semaine plus tard, Kamau me demanda si j’avais fini d’apprendre ce qui était inscrit dans mon livret. Je lui demandai d’être réaliste; un tel exploit n’était pas humainement possible. J’ai tout de même fait un peu de progrès. Je peux désormais saisir une infime partie de la conversation entre Shepelo et les fermiers (surtout lorsque certains mots anglais s’y glissent, tels que « mastitis »), je peux dire moi-même que le lait testé lors du CMT est bon, je peux souhaiter bonne nuit à Francis, quand il se retire dans ses quartiers… et je sais compter jusqu’à 29, ce qui est suffisant pour demander aux enfants leur âge.

Et puis, lorsque les mots échouent, on peut toujours compter sur les gestes, le regard et l’expression faciale. La joie qui se peint dans le visage de mes interlocuteurs lorsque je déploie tous les efforts possibles pour communiquer – soit quand je baragouine en gesticulant – vaut cent fois les difficultés que nous avons parfois à nous comprendre et, malgré ces dernières, nous ne perdons jamais le sourire.

 

Geneviève C. L.