Le Festin

Le maintien d’un équilibre de vie est une formule très à la mode ces temps-ci. Ainsi, conscientes que s’accorder quelques plaisirs est essentiel pour rendre de bonnes performances au travail, nous nous sommes permis de nous gâter cette fin de semaine. Après quatre jours très occupés sur les fermes, Shauna, Jessie et moi sommes parties vendredi avant-midi pour un safari dans le parc national de Lake Nakuru.

Le trajet pour s’y rendre nous menait dans la légendaire Vallée du Rift. Quelle vue se présenta à nous! Les collines des highlands s’arrêtèrent brusquement et donnèrent sur cette dépression verdoyante que l’on appelle « le berceau de l’humanité » et qui s’étend sur plus de 6000 km du nord au sud du continent africain. Dominic (notre guide et chauffeur) nous fit également passer par l’équateur, nous laissant profiter du petit plaisir enfantin qu’est l’enjambement de la fameuse ligne imaginaire.

Notre hôtel dans la ville de Nakuru fut bien confortable… quoiqu’il nous semblait qu’il y avait trois fois plus d’employés que de clients (nous n’en croisâmes aucun, d’ailleurs).

Puisque nous partions tôt pour la réserve, samedi matin, notre déjeuner nous attendait dans des boîtes en carton à la réception. Elles contenaient une saucisse froide, quelques morceaux de fruits, un petit feuilleté, un œuf cuit dur, deux tranches de pain sèches, un jus d’ananas, puis de la confiture qui venait dans un sac en plastic à partager entre nous. Nos ustensiles : des cure-dents. Ce type de repas a son charme, avouons-le.

 

Nous passâmes les portes du parc national à 7h40 et nous n’en sortîmes qu’à 17h. Ce fut une journée des plus satisfaisantes.

Les zèbres grassouillets galopaient sur ce spectaculaire terrain de jeux; ceux qui taquinaient les autres se faisaient ruer sans plus de cérémonie, ce qui faisaient ricaner les hyènes. Les phacochères trottaient fièrement, la queue en l’air comme un étendard. Les girafes nous regardaient de haut puis, nous jugeant indignes de leur présence, s’éloignaient avec une lente grâce. Les buffles colossaux ruminaient de profondes pensées. Les flamands roses s’entassaient aux bords du lac pour se raconter les derniers potins de l’autre rive et s’envolaient si nous nous approchions trop, nous et nos oreilles indiscrètes. Les amateurs d’oiseaux s’accrochaient à des caméras si imposantes qu’elles devaient avoir leur propre valise pour être transportées.
Trouvez les voitures, trouvez les lions; voilà le jeu des réserves naturelles. En effet, un attroupement de véhicules immobilisés est souvent promesse de la proximité d’un grand félin. La troupe de lions que nous avons d’abord vue était à peine distinguable à travers les buissons et arbrisseaux. Seule une oreille qui bougeait parfois ou une queue qui se balançait subrepticement trahissait leur camouflage presque parfait. Puis, des lionceaux impatients se levèrent et s’approchèrent en douce de leur mère, qui se prélassait, ses quatre dangereuses pattes en l’air. Elle ne céda pas aux caprices de ses petits; ces derniers imitèrent donc la lionne qui prenait un bain de soleil et se recouchèrent, disparaissant une fois de plus dans les herbes dorées.
Quoique bien contente, je n’étais pas tout à fait satisfaite de ce bref aperçu des rois de la savane. Dominic, quant à lui, aurait préféré voir un léopard. Le destin fit un compromis : ainsi, en après-midi, nous eûmes une magnifique vue sur un lion grimpé dans un arbre – ce qui est tout à fait inhabituel, ce genre de perchoir étant plutôt préféré par les léopards. Sans doute le jeune mâle sentait-il le besoin de trouver un trône pour affirmer sa toute puissance, à défaut d’avoir une crinière digne de ce nom.
Le soleil décida de quitter le travail plus tôt ce jour-là. Ainsi, en fin d’après-midi, le ciel laissa libre cours à son tempérament orageux. Alors que les impalas cherchaient le couvert des arbres, les babouins ne se souciaient guère de l’averse et continuaient leur souper de famille en se servant dans le pelage de leurs voisins.
L’anthropomorphisme épice notre vie. Et quand notre plat de vie sauvage se compose du mordant de carnivores mythiques, des ailes d’oiseaux aux formes et au plumage impossibles, d’une brochette des plus grands gibiers de la planète servie sur un lit de salade d’acacia et d’autres plantes exotiques, le tout accompagné d’une coupe d’eau de pluie et de tonnerre en fin de repas, le résultat ne peut qu’être un régal pour les yeux, un festin pour le cœur du voyageur.

Ce genre d’expériences reste avec nous toute notre vie, nous rend reconnaissants de la chance que nous avons d’explorer d’autres pays et nous ouvre l’appétit pour la redécouverte des merveilles de notre propre patrie, nous donnant le goût de les protéger puis de les partager avec le reste du monde.

 

Geneviève C. L.