Manières locales et matières fécales

Les habitants du Kenya ont la réputation d’être un peuple chaleureux et accueillant. Après quelques semaines passées à les côtoyer quotidiennement, je ne peux que réitérer cette affirmation. Non seulement les Kenyans sont-ils des hôtes attentionnés, mais ils font également preuve d’une politesse et d’un savoir-vivre parfois incompatibles avec nos habitudes de Nord-Américains placides, planificateurs et pressés. En effet, quel citadin canadien ne serait pas suspicieux, voire dédaigneux d’une poignée de main d’un parfait inconnu croisé sur la route? Et qui serait prêt à faire – ou même à accepter – une invitation à prendre le thé lancée à l’improviste en plein milieu d’une journée de travail déjà bien chargée? Ce sont là pourtant choses courantes dans ce pays qui m’accueille si généreusement.

 

Les bonnes manières d’ici exigent que toute rencontre débute par une poignée de main franche et par un « Habari » cordial, souvent juxtaposé à une série d’autres salutations. Collègue, nouvelle connaissance ou individu qui restera un étranger, la question ne se pose pas : on se salue avant d’échanger quelque autre parole. Ainsi, lorsqu’Ephraim arrête le véhicule pour demander à un passant si tel fermier habite bien sur ce chemin, une main pénètre par la fenêtre ouverte du conducteur et doit faire le tour de tous les passagers, accompagnée par autant de « habari », avant que son propriétaire, penché sur la voiture, ne nous donne les indications désirées. Même celui qui a la main mouillée ou sale ne peut échapper à ce contact humain, puisque dans ce genre de cas, il doit présenter son bras, le carpe fléchi, et l’autre personne lui prend alors l’avant-bras juste en haut du poignet.

Les Kenyans ont aussi l’habitude de dire « désolé » quand quelque chose d’indésirable vous arrive. En effet, à chaque fois que je perds l’équilibre sur une pente glissante, que j’échappe mon crayon ou que je me cogne la tête – ce qui arrive immanquablement à tous les jours, vu les acrobaties que je dois parfois faire pour rentrer dans les enclos – les témoins s’empresseront de dire « sorry », même si ces désagréments sont uniquement de mon fait.

Un autre aspect de cette culture est la générosité. Lorsque nous visitons des fermes, il n’est pas rare que nous repartions avec un régime de bananes, des papayes, des cannes à sucre, des œufs, des épis de maïs ou des avocats gros comme une tête. Nous disons aux fermiers qu’ils n’ont guère besoin de nous offrir quoi que ce soit, que leur participation à notre étude nous suffit amplement, mais ils sont heureux de partager le fruit du labeur de leur sol en plus du temps qu’ils nous accordent déjà. D’ailleurs, Francis, notre cuisinier, ne pourra jamais faire assez de pains aux bananes pour épuiser toute notre réserve.

Le partage est une valeur primordiale ici. Même ceux qui ont peu à offrir vous laisseront leur chemise si vous en avez besoin. Cette fin de semaine par exemple, nous avions planifié d’aller visiter les étudiantes de l’Université de l’Île-du-Prince-Édouard installées à Meru, elles aussi parties au Kenya pour des projets avec l’organisme Farmers Helping Farmers. Un quiproquo nous empêcha d’être logées chez Jennifer(membre active et ancienne présidente d’un groupe de femmes pour le développement de la communauté), qui pensait plutôt nous recevoir la semaine prochaine et avait donc rempli ses chambres d’invités pour samedi soir. Consternée par ce malentendu, elle voulut nous laisser sa propre chambre pour que nous n’ayons pas à dormir dans un hôtel un peu plus éloigné. Nous ne pouvions tout de même pas accepter sa proposition, alors elle nous ordonna presque de venir souper chez elle, au moins, et elle nous reçut avec attention malgré sa soirée déjà bien chargée.

La générosité kenyane n’a d’égale que l’hospitalité locale. Nous recevons souvent des invitations à nous asseoir et à prendre le thé. Nous avons des journées bien occupées et avons tendance à décliner, mais les fermiers insistent, certains ajoutant même qu’un refus serait vexant. Ainsi, à moins d’être très pressées – ce qui n’est pas coutume, avec le rythme africain que nous commençons à attraper – nous nous laissons guider vers des chaises, des bancs de bois ou même à l’intérieur, dans un petit salon, pour nous asseoir et prendre le temps d’apprécier la compagnie de nos hôtes, ce qui constitue une marque de reconnaissance très appréciée. On nous sert parfois de la nourriture et, quand c’est le cas, souvent en quantité effarante. Évidemment, il est impoli de ne pas finir son assiette…

Les fermiers veulent tellement faire preuve de bonnes manières en tant qu’hôtes qu’ils tiennent à ce que nous nous asseyions sur un morceau de tissu décoré plutôt que directement sur une bûche de bois et qu’ils nous disent de ne pas nous donner la peine de retirer nos bottes en entrant chez eux. Ne voient-ils pas que nous sommes déjà recouvertes de boue et de d’autres saletés encore? Qu’importe! Ils n’accepteraient pas que le peu de poussière sur la bûche ou sur le plancher touche les précieux scrubs de leurs invitées. À ces gestes fort – trop? – attentionnés, nous sourions, mais leur faisons comprendre que ce serait nous qui ferions affront aux manières locales en recouvrant les lieux de matières fécales.

 

Geneviève C. L.