Mukurwe-ini et les fermes environnantes

Mukurwe-ini est situé dans les highlands du Kenya. Ainsi, dès que nous prenons la route, d’innombrables collines verdoyantes défilent devant nos yeux, avec en arrière-plan le Mont Kenya, lorsque le ciel est assez dégagé.

Le village grouille d’activités à toutes heures de la journée. Sur la rue commerçante, on retrouve d’un côté des kiosques – dont la structure de bois évoque plus des branches que des planches – où l’on vend principalement des vêtements, des fruits et des légumes; de l’autre, il y a des commerces, collés les uns aux autres dans une même petite, mais longue bâtisse. C’est là que nous achetons parfois des frites, qui viennent mélangées avec des cure-dents en guise d’ustensiles, dans un double sac de plastic – le gourmand distrait peut vite regretter son manque d’attention.

Nous avons remarqué que certains types de commerces semblent plus populaires, ou du moins plus nombreux dans la région. En effet, dans un même village, nous comptons plusieurs salons de beauté, une bonne quantité de magasins Safaricom (compagnie locale de téléphonie mobile), beaucoup de petits bars semblant désertés et qui mériteraient plutôt l’appellation de buvettes ainsi que d’innombrables boucheries qui se font la guerre à savoir laquelle aura le nom le plus évocateur de délices : « Quality 2013 Butchery», « Meat Garden » et « Pork City » en sont des exemples.

Dès que nous nous éloignons du centre du village, le décor change complètement. Nous quittons les routes asphaltées pour emprunter des chemins de terre plus ou moins battue où même les véhicules 4X4 ne s’aventureraient pas sans hésitation. Avant-hier, par exemple, Ephraim (notre chauffeur) fut contraint de reculer devant une pente sur laquelle nous n’avions pas réussi à nous hisser. Mais Ephraim n’est pas homme à abandonner si facilement. Aussi recula-t-il non pas pour rebrousser chemin, mais bien pour prendre son élan. Se concentrant comme si son esprit pouvait augmenter la puissance de la vieille bagnole, il mit plein gaz, monta jusqu’aux trois-quarts de la côte, puis immobilisa son véhicule – juste devant un groupe d’enfants. Il n’était pas question de perdre la face. Alors, Priscilla (notre traductrice), Shauna et moi sortîmes de la voiture et nous nous mîmes à pousser. Il nous fallait courir, poursuivies par les enfants, pour suivre l’automobile qui avait constamment besoin d’une poussée supplémentaire et qui, dans cet effort suprême, nous enveloppait d’une bouffée de gaz carbonique et de poussière rougeâtre. Eh oui, nous triomphâmes de la colline. Les enfants me dévisagèrent d’un air amusé quand je criai victoire avec force.

Pour nous rendre d’une ferme à l’autre, nous traversons ou contournons, montons (quand nous y arrivons) ou descendons colline après colline. Nous croisons des personnes – souvent des femmes – qui transportent sur leurs dos de lourds fardeaux de bois ou de « Napier grass » (Pennisetum purpureum), tenus par une courroie passant sur leur front. Nous voyons aussi des cyclistes qui marchent à côté de leur vélo plutôt que de l’enfourcher, des motocyclettes (bota bota) et très rarement (vous comprenez pourquoi) une automobile. Aucune rue n’a de nom, aucune porte n’a d’adresse; ce n’est que par les indications que Priscilla reçoit par téléphone et parfois avec l’aide d’un passager supplémentaire qui s’incruste à l’arrière – ou même sur le siège avant avec Priscilla – que nous parvenons à bon port. Et encore là, nous ne sommes pas toujours arrivés lorsque le moteur s’éteint : certaines fermes n’ont aucune route qui se rende jusqu’à elles et d’autres ne sont accessibles que via le terrain des voisins ou en traversant un labyrinthe de branchages et de plantations exotiques.

Rares sont les fermes qui ont toutes leurs composantes – maison principale, cuisine, remise, toilette (ces bonnes vieilles « bécosses »), réservoir d’eau, nombreux enclos et cages pour diverses espèces – sur un même palier de la colline. Ainsi, avant de pouvoir faire quoi que ce soit avec les animaux, il nous faut escalader ou dégringoler des pentes escarpées et glissantes sur lesquelles notre seul appui – quand il y en a un – est un escalier constitué de cavités inégales creusées à même la terre rougeâtre. Comme nous devons transporter notre matériel dans un coffre encombrant, nous voyons à peine où nous mettons les pieds. Les vaches sont habituellement logées sur un « étage » plus bas que la maison et le chemin pour s’y rendre s’avère encore plus rustique. On se demande comment diable elles ont fait pour atterrir là. Une fois notre travail terminé, nous devons bien sûr revenir sur nos pas pour tout ramener à la voiture.

Le paysage est admirable, certes, mais s’y déplacer n’est pas de tout repos! De retour au Québec, mes mollets d’acier ne daigneront même plus prendre l’ascenseur et me mèneront en un instant au sommet de n’importe quel vrai escalier.

 

Geneviève C. L.